LE SEMEUR
A. L'HISTOIRE
Lire Matthieu 13:4-9 (Marc 4:3-9; Luc 8:5-8). Dans cette première parabole, Jésus évoque à l'esprit de ses auditeurs une scène dont ils avaient dû être souvent témoins: celle des semailles. Et pourtant, il y ajoute au moins deux données qui ne concordent pas exactement avec la réalité de tous les jours:
1. Dans la réalité, un semeur ne gaspille pas sa semence en la jetant sur des bandes de sol OÙ elle ne pousserait pas.
2. Dans la réalité, les champs palestiniens du temps de Jésus ne donnaient pas plus de 20 pour 1. Un rapport de 30,60 ou 100 pour 1 serait donc considéré comme un signe de fécondité prodigieuse.
Jésus aurait donc modifié un peu les données de la nature dans l'intérêt de son dessein pédagogique. En soulignant l'absence de moisson dans trois des quatre genres de terrain, et le rendement prodigieux du quatrième, Jésus indique le jugement que nous devons porter sur son récit: seule la semence tombée en bonne terre produit du fruit et donne même des résultats extraordinaires.
B. LE CONTEXTE
Matthieu a groupé, au chapitre 13 de son Évangile, sept paraboles qui, toutes, se rapportent au règne de Dieu et qui se situent toutes dans le même cadre textuel et historique. Nous allons donc considérer en détail ce contexte et en relever des éléments qui nous aideront à interpréter ces sept paraboles.
1. Les préjugés des Juifs au sujet du règne messianique. Les générations précédentes avaient légué aux contemporains de Jésus une conception faussée du règne messianique, et certains aspects de cette déformation tenaient tant aux cœurs israélites que leur faculté de comprendre le message de Jésus était affaiblie. Quelles étaient quelques-unes des erreurs fondamentales répandues dans le peuple juif à ce sujet?
a) Les contemporains de Jésus considéraient Dieu comme le débiteur de tous les membres de la nation élue. En choisissant Israël, le Seigneur se serait engagé irrévocablement à faire participer tous les Juifs au règne messianique. L'essentiel était donc l'appartenance au peuple de l'alliance (Matthieu 3:9; Jean 8:33, 37, 39; etc.). On ne comprenait pas comment Dieu pourrait rester fidèle à son alliance si tous les fils d'Abraham selon la chair n'étaient pas agréés au jour de l'accomplissement des promesses faites à leurs ancêtres (Romains 9-11).
b) Les Juifs attendaient un grand roi politique qui, par la guerre, vaincrait les ennemis d'Israël, reconquerrait son indépendance et étendrait sa domination sur toutes les nations. Leurs aspirations allaient surtout à la gloire, à la prospérité, aux richesses matérielles que vaudrait le règne au peuple élu.
c) Les Juifs vénéraient tellement la Loi qu'ils n'arrivaient pas à imaginer un règne messianique indépendant du régime mosaïque. L'observation de la Loi était pour eux la condition de l'entrée dans le règne.
2. La réserve adoptée par Jésus dans son ministère. Quand Jésus apparut dans la société juive du premier siècle, il trouva un terrain mal préparé aux semailles à cause des préjugés régnant parmi le peuple. Il fut obligé de tenir compte de cette circonstance et d'organiser en conséquence sa présentation du règne. Il devait atteindre deux buts et éviter deux dangers. D'abord, il devait se déclarer clairement le Messie et exposer la vraie nature de son règne. D'autre part, il fallait éviter de donner lieu à des mouvements révolutionnaires, et de provoquer, avant le moment fixé, une intervention officielle contre lui.
Pour ces raisons, Jésus a usé de réserve pendant longtemps dans son ministère. Il ne s'est pas déclaré formellement le Messie et n'a pas énoncé d'une manière complète et précise le programme de son règne. Et pourtant, il se manifestait clairement comme le Messie et annonçait le royaume par des procédés indirects. Il préparait les cœurs et laissait parler les faits.
a) Sans aller jusqu'aux déclarations formelles et ouvertes de sa messianité, Jésus la manifestait quand même: par ses miracles, l'autorité de son enseignement, sa revendication de pouvoirs divins (Matthieu 9:1-8), et son usage en public de titres messianiques (surtout "le fils de l'homme"). Par contre, il recommandait souvent aux personnes guéries de ne pas faire connaître ses miracles (Matthieu 8:4; 9:30; 12:6; etc.); aux démons (Marc 1:34; 3:11s.) et même aux disciples (Matthieu 16:20) de ne pas publier le fait qu'il était le Christ. Matthieu 12:14-21: "Les Pharisiens sortirent et se consultèrent sur les moyens de le faire périr. Mais Jésus l'apprit et se retira de là. Beaucoup le suivirent, il les guérit tous et il leur recommanda de ne pas le faire connaître afin que s'accomplisse la parole du prophète Ésaïe: Voici mon serviteur que j'ai choisi, mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui et il annoncera la justice aux nations, il ne contestera pas, il ne criera pas, et personne n'entendra sa voix dan!; les rues. Il ne brisera pas le roseau froissé, et il n'éteindra pas le lumignon qui fume jusqu'à ce qu'il ait donné la victoire à la justice. Et les nations espéreront en son nom." Selon le prophète, le Messie accomplirait son ministère avec réserve et compassion; l'heure n'était pas encore venue de provoquer un conflit violent avec les autorités.
b) Il semble que Jésus voulait que son enseignement sur le règne de Dieu soit non pas tant énoncé formellement qu'insinué, proposé par éléments, petit à petit. En effet, à part quelques idées présentées dans le sermon sur la montagne, Jésus se contentait, jusqu'à Matthieu 13, d'annoncer l'imminence du règne et la nécessité de la foi et de la repentance pour s'y préparer. Son message dans ce domaine ne différait pas beaucoup de celui de Jean-Baptiste: "Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche" (Matthieu 3:2; 4:17, 23; 9:35; 10:7). Même les paraboles faisaient partie du caractère réservé et indirect de l'enseignement de Jésus concernant le règne.
Jésus laissait donc son identité et la nature de son règne s'imposer progressivement aux Juifs.
3. La réaction des foules galiléennes. Le ministère de Jésus s'est écoulé pendant un temps relativement long (au moins un an) en Galilée. De grandes foules suivaient le Maître (Matthieu 4:25), frappées de son enseignement (Matthieu 7:28-29), et saisies de crainte devant ses miracles (Matthieu 9:8). Au début, Jésus aurait pu passer pour un prophète, comme Jean-Baptiste, annonçant l'imminence du règne. Mais avec le temps, les indices se multipliaient et la foule commença à se poser la question de la messianité. Matthieu 12:23: "Toute la foule, hors d'elle-même, disait: N'est-ce pas là le Fils de David?" L'étonnant n'est pas que la question commençait à se poser; c'est que les Galiléens ne connaissaient pas encore la réponse. Bien que la manifestation messianique de Jésus soit surtout indirecte, par le moyen des miracles, ils auraient dû comprendre.
Et pourtant ils n'ont pas compris. Pourquoi pas? Parce qu'ils avaient l'esprit obsédé par des préjugés nationalistes sur la venue du Messie et son règne. Ils étaient scandalisés par sa façon humble et réservée d'apparaître parmi eux. Les miracles étaient impressionnants mais ne satisfaisaient pas les espoirs grandioses des Juifs. Ils attendaient beaucoup plus de leur roi. Matthieu 11:2-6: "Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Et il envoya dire par ses disciples: Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre? Jésus leur répondit: Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez: Les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute!" Voilà les vrais signes de l'avènement du Christ. Mais pour la plupart, les populations de Galilée ont fermé les yeux et ne se sont pas repenties. Matthieu 11:20: "Alors il se mit à faire des reproches sévères aux villes dans lesquelles avaient eu lieu la plupart des miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas repenties."
4. L'enseignement en paraboles. Lire Matthieu 13:10-17,34-35. Voir aussi Marc 4:10-13; Luc 8:9-10. Dans sa réponse à la question des disciples, Jésus fait une distinction très nette entre deux catégories d'auditeurs: les disciples; et la foule de ceux qui sont dehors (Marc 4:11). Aux disciples, Jésus donnera petit à petit l'instruction supplémentaire nécessaire à la compréhension de'; vérités concernant le règne. A la foule, par contre, il continuera à parler en paraboles et à se manifester indirectement.
Cela ne veut pas dire que les paraboles étaient une méthode d'enseignement délibérément obscure. Au contraire, elles auraient dû être claires; et Jésus s'étonne du fait que même les disciples, au début, n'en saisissent pas le sens. Marc 4:13: "Vous ne comprenez pas cette parabole; comment donc comprendrez-vous toutes les autres paraboles?" (Ils finiront par les comprendre, après que Jésus en aura expliqué deux, Matthieu 13:51.) Si les paraboles restaient incomprises par la foule, c'est parce que l'objet qu'elles devaient mettre en lumière -le règne de Dieu -était déjà déformé par des préjugés tenaces. Les paraboles n'étaient pas cependant inutiles; car dans la masse, les auditeurs bien disposés pourraient, sinon en saisir directement certaines vérités, au moins comprendre la nécessité de venir demander des explications. Elles donnaient donc, au niveau populaire des auditeurs, un commencement de lumière et invitaient à réfléchir.
Ainsi, les paraboles perdaient leur efficacité vis-à-vis de la foule, non pas parce que Jésus le voulait, mais à cause de la mauvaise réceptivité de ses auditeurs. Elles devenaient donc l'occasion d'un aveuglement plus complet. Tel était le cas de la prédication d'Ésaïe (Ésaïe 6:9-10 = Matthieu 13:14s.). Dès le moment de sa vocation, Ésaïe fut prévenu qu'il aurait à se heurter à l'endurcissement le plus systématique et le plus complet. Au lieu de ramener les Juifs à Dieu, sa prédication, vu les mauvaises dispositions de ses auditeurs, serait l'occasion de leur obstination et rendrait leur conversion moins probable. D'ailleurs, ces versets tirés d'Ésaïe sont l'un des textes classiques cités par les écrivains du Nouveau Testament pour expliquer par l'Ancien Testament l'incrédulité avec laquelle la majorité des Juifs a accueilli les miracles de Jésus (Jean 12:37-41) et l'Évangile du royaume (Actes 28:23-28).
5. Les circonstances immédiates. Lire Matthieu 13:1-3. (Voir aussi Marc 4:1-2; Luc 8:1,4.) Jésus se trouve quelque part en Galilée, où il prêche déjà depuis un an. Assis dans une barque, il enseigne à la foule amassée sur le rivage.
C. L'APPLICATION ORIGINELLE
Lire Matthieu 13:18-23. (Voir aussi Marc 4:13-20; Luc 8:11-15.) Cette parabole comporte une explication, et il est évident que Jésus lui donne une nuance allégorique. Même les détails de l'histoire, tels que les oiseaux et le soleil, ont une signification symbolique. Mais le but essentiel de la parabole est d'amener les auditeurs à apprécier une situation donnée, à y porter un jugement. Comment donc en dégager la leçon principale? Il suffit de ramener tout le récit aux deux termes d'une comparaison. Pour y arriver, remarquons les faits suivants.
1. D'après Jésus lui-même, cette parabole concerne le règne de Dieu (Matthieu 13:19; Luc 8:10), celui qui avait été promis aux Juifs et qui était proche. La clé de l'interprétation, c'est que la semence représente la parole du royaume (Matthieu 13:19), c'est-à-dire l'annonce de son avènement et l'appel à s'y préparer.
2. La récolte fructueuse signifie que la prédication du règne a eu son effet: l'admission dans le royaume et l'accès à ses bienfaits. En ce qui concerne les rapports de 100,60 et 30 pour 1 (Luc ne mentionne qu'un rendement de 100 pour 1), Jésus fait peut-être allusion à la fertilité prodigieuse qui devait, selon les croyances juives, être l'un des éléments de la prospérité messianique. Quoi qu'il en soit, il veut certainement souligner l'importance des bénédictions qui appartiennent à celui qui parvient au royaume.
3. L'insuccès de la parole du règne est le résultat de la mauvaise réceptivité des auditeurs: un cœur endurci qui ne comprend pas, un cœur superficiel qui ne persévère pas, et un cœur partagé entre Dieu et le monde.
4. Jésus énonce la condition nécessaire pour que la parole du règne porte du fruit: il faut que les auditeurs la comprennent (Matthieu 13:23), c'est-à-dire qu'ils l'acceptent (Marc 4:20) et la retiennent (Luc 8:15). Il faut la recevoir avec un cœur bon et honnête.
En ce qui concerne le règne de Dieu, voici donc quels sont le sens et la portée originels de la parabole: de même que les résultats des semailles dépendent de la qualité des terrains, de même l'admission au royaume dépend de la bonne disposition des cœurs. Le préjugé juif que Jésus combat ici c'est l'idée qu'il suffit d'être enfant d'Abraham pour hériter du règne. Tous les Juifs sont appelés à entrer dans le royaume; n'y auront accès cependant que ceux qui auront les dispositions requises: la pauvreté en esprit, la constance dans les épreuves, la pureté de cœur, etc. Les individus juifs qui ne remplissent pas ces conditions n'entreront pas dans le royaume et n'auront pas part à ses fruits. Cette leçon servirait aussi à prévenir le scandale que susciterait chez les disciples l'incrédulité de la plupart des Juifs.
D. LEÇONS SECONDAIRES
Bien que la parabole du semeur concerne la situation dans laquelle se trouvaient les auditeurs juifs de Jésus au moment où il prêchait, elle illustre des principes valables pour la prédication de la parole en tous temps.
1. Celui qui ferme son esprit à la vérité la perdra. Il s'endurcira et finira par perdre la capacité même de reconnaître le vrai, le bon, le divin.
2. Il faut prendre garde à la manière dont on écoute la parole de Dieu. Quand on a appris quelque chose d'elle, on doit le mettre en pratique sans tarder.
3. Pour prendre place dans le royaume, il faut compter le prix. Un engagement superficiel, pris à la légère, ne suffira pas.
4. Nous sommes avertis des diverses possibilités de manquer les bénédictions du royaume: un esprit fermé à la parole de Dieu; un manque de persévérance pour supporter les épreuves; un cœur absorbé par les choses du monde.

